LE BILAN

lutetia 6Fermeture Lutetia, 1er septembre 1945.

Environ 166 000 personnes sont déportées de France vers les prisons et les camps nazis durant la Seconde Guerre mondiale. À partir d’avril 1945, le retour des survivants s’organise peu à peu. Environ 48 000 hommes et femmes sont rapatriés au milieu de près de deux millions de prisonniers de guerre et de travailleurs civils. Le bilan humain permet de distinguer les deux grandes composantes de la déportation :

- Environ 90 000 sont victimes des politiques répressives allemandes, en France occupée, en Alsace et Moselle annexées ou sur le territoire du Reich. Résistants, opposants politiques, raflés ou otages, ils sont transférés dans des camps de concentration ou incarcérés dans des prisons allemandes. Soumis au travail forcé, aux coups, aux privations de tout ordre et aux épidémies, ils sont environ 39 000 à perdre la vie en déportation. Parmi les survivants, si 6 000 rentrent en France avant la fin de la guerre une fois leur peine purgée, 45 000 sont libérés par les armées alliées.

- Environ 76 000 Juifs, dont 11 000 enfants sont déportés de France à partir de mars 1942 dans le cadre de la mise en œuvre de la « solution finale ». Ils sont regroupés pour la plupart au camp de Drancy d’où partent régulièrement des convois pour des centres de mise à mort, principalement Auschwitz-Birkenau. Une grande majorité y est gazée dès l’arrivée. Parmi les 31 000 détenus entrés à Auschwitz, beaucoup sont victimes des sélections destinées à éliminer les inaptes au travail ou meurent d’épuisement, notamment lors de l’évacuation du camp. Seulement 3 000 survivent à la déportation.

Une quarantaine de centres de rapatriement ont été aménagés pour accueillir les déportés. Ils sont surtout localisés dans le Nord et l’Est de la France ou à Paris. L’hôtel Lutetia est sûrement le plus connu en raison de son lustre, mais aussi du nombre des déportés qui y ont transité. Soixante-dix ans après leur retour, celui-ci reste pourtant difficile à évaluer avec précision.

L’exploitation d’environ 12 000 fiches médicales de rapatriement montre que le Lutetia est le centre qui a accueilli le plus grand nombre de déportés : 3 200 fiches y ont été remplies (soit 27 %), loin devant Mulhouse (9 %), Longuyon (8 %), Strasbourg (6 %), Annemasse, Hazebrouck, Mézières ou Orsay (3 % chacun). Par projection, on peut penser qu’au moins 13 000 personnes ont été rapatriées par le Lutetia. Mais ce chiffre ne tient pas compte d’une spécificité de l’hôtel parisien : des déportés passés auparavant par d’autres centres du Nord ou de l’Est y transitent souvent quelques heures avant de regagner leur foyer.

L’examen des listes nominatives dressées quotidiennement au Lutetia permet de contourner en partie cette difficulté. Ce fonds conservé lui aussi par le Service historique de la Défense à Caen présente deux difficultés principales : la documentation manque à certaines dates ; à d’autres, au contraire, elle est constituée de plusieurs listes se recoupant souvent en partie, d’où un risque important de compter une même personne à plusieurs reprises. Néanmoins, l’étude croisée des fiches et des listes permet de penser que 18 000 à 20 000 déportés sont passés par le Lutetia, soit plus d’un rapatrié sur trois.

Le jeudi 26 avril 1945, les premiers déportés arrivent progressivement au Lutetia. Dès le 29 et 30 avril, l’hôtel accueille plus de 800 survivants des camps du Neckar, de Buchenwald, Dora ou Bergen-Belsen venant de Longuyon pour la plupart. Début mai, le rythme des admissions est moins soutenu mais il ne va pas tarder à s’emballer. À partir du 10 mai, l’hôtel enregistre chaque jour entre 300 et 400 entrées en moyenne. Entre le 20 mai et les premiers jours de juin, le seuil des 500 rapatriés est fréquemment atteint et parfois même dépassé : 586 sont recensés le 21, 649 le 22, 750 le 23, 765 le 24, 534 le 25, 560 le 26, 683 le 30. Le rythme tout en demeurant assez soutenu devient ensuite plus irrégulier puis fléchit très nettement après le 10 juin. À partir du 12 juillet, la chute des entrées est encore plus frappante. Les derniers rescapés sont accueillis le 29 et 30 août. Le 1er septembre 1945, le centre de rapatriement ferme officiellement ses portes.

Arnaud Boulligny, FMD Caen

« Quand le Lutetia sera redevenu un hôtel cossu, gardera-t-il l’odeur du DTT, de soupe, de vêtements pauvres ? On enlèvera les cloisons qui isolent les divers stades des interrogatoires, de la visite médicale. Des cris furieux se sont élevés un jour, une voix distinguée qui se haussait à l’injure « Foutez moi la paix ! Vous croyez qu’on ne m’a pas fait mettre assez à poil durant deux ans ? Vous voulez encore que je recommence ? ».

L’air traqué quand on leur pose des questions trop précises. On va les punir pour avoir oublié un nom, pour s’être trompés de dates. On va les envoyer là-bas… quand pourront-ils rentrer chez eux ? » Olga Wormser-Migot, Quand les alliés ouvrirent les portes…, p. 219.

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